jeudi 27 décembre 2012

Julien Green


Les anges gardiens, humains, trop humains?


Sparrow de William Beaudine

La part des Anges, le rêve d'un homme!

Brusquement il cessa de voir la longue tache blanchâtre du plafond, et comme un homme qui tombe dans le vide, il eut l'impression que tout son sang refluait vers son cou et que ses entrailles se soulevaient. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il vit la porte dans une lueur grise qui frôlait sournoisement les murs; les deux panneaux blancs s'encadraient d'un trait noir qui semblait conduire la vue de bas en haut et de gauche à droite, indéfiniment. Non sans effort il tourna un peu la tête et aperçut le lit dont les colonnes luisaient, puis la commode aux poignées de cuivre. Quelque chose le saisit à la gorge et il crut qu'il allait pleurer, mais il se contint. Alors une joie désordonnée l'envahit. Sous les arbres un oiseau jetait quelques notes timides, s'arrêtant comme pris d'inquiétude. Joseph reconnut le chant de la grive et poussa un soupir de bonheur. " J'ai dormi, pensa-t-il. J'ai rêvé" .

Julien Green, Moira.

William BLAKE



Les ailes du temps!

...ou du désir, Wenders
L'ANGE

Je fis un rêve! Que peut-il vouloir dire?
J'étais une Reine vierge
Sous la garde d'un doux Ange:
Malheur ingénu ne fut jamais leurré!

Je pleurais nuit et jour
Et lui essuyait mes larmes,
Je pleurais jour et nuit
Et je lui cachai la joie de mon coeur

Alors il ouvrit les ailes et s'envola;
Et le matin s'empourpra, rougissant;
J'essuyai mes larmes et armai mes craintes
De dix mille lances et boucliers.

Avant longtemps mon Ange revint:
J'étais armée, ce fut en vain;
Car ma jeunesse avait fui
Et ma tête était grise

William BLAKE

mercredi 26 décembre 2012

BERNANOS.


L'Ange est dans les petites choses....




 - Travaille, fais de petites choses, a-t-il dit, en attendant, au jour le jour. Applique-toi bien ; Rappelle-toi l'écolier penché sur sa page d'écriture, et qui tire la langue. Voilà comment le curé souhaite nous voir, lorsqu'il nous abandonne à nos propres forces. Les petites choses n'ont l'air de rien, mais elles donnent la paix. C'est comme les fleurs des champs, vois-tu. On les croit sans parfum, et toutes ensembles, elles embaument. La prière des petites choses est innocente. Dans chaque petite chose, il y a un Ange. Est-ce que tu pries les Anges ?
-mon Dieu, oui... bien sûr. »
- On ne prie pas assez les Anges. Ils font un peu peur aux théologiens, rapport à de vieilles hérésies des Eglises d'Orient, une peur nerveuse, quoi ! Le monde est plein d'Anges.
Et la Sainte Vierge, est-ce que tu pries la Sainte Vierge?
- « Par exemple ! »
- La pries-tu comme il faut, la pries-tu bien?
Elle est notre mère, c'est entendu. Elle est la mère du genre humain, la nouvelle Eve. Mais elle est aussi sa fille.
L'ancien monde, le douloureux monde, le monde d'avant la grâce l'a bercée longtemps sur son cœur désolé -des siècles et des siècles- dans l'attente obscure, incompréhensible d'une "virgo genitrix"...
Des siècles et des siècles, il a protégé de ses vieilles mains chargées de crimes, ses lourdes mains, la petite fille merveilleuse dont il ne savait même pas le nom.
Une petite fille, cette reine des anges! Et elle l'est restée, ne l'oublie pas!..


JOURNAL D'UN CURE DE CAMPAGNE DE BERNANOS. 

Crevel,




Le regard de l'ange: un pas vers la mort....

"L'Ange de la Mort", Le Septième sceau de Bergman
Ton regard couleur de fleuve
Est l'eau docile et qui change
Avec le jour qu'elle abreuve.
Petit matin, Robe d'ange
Un pan du manteau céleste
Sous tes cils, entre les rives
S'est pris. Coule, coule eau vive.
La nuit part, mais l'amour reste
Et ma main sent battre un cœur.
L'aube a voulu parer nos corps de sa candeur.
Fête-Dieu.
Le désir matinal a repris nos corps nus
Pour sculpter une chair que nous avions cru lasse.
Sur les fleuves au loin déjà les bateaux passent.
Nos peaux après l'amour ont l'odeur du pain chaud.
Si l'eau des fleuves est pour nos membres,
Tes yeux laveront mon âme ;
Mais ton regard liquide au midi que je crains
Deviendra-t-il de plomb ?
J'ai peur du jour, du jour trop long
Du jour qu'abreuve ton regard couleur de fleuve
Or dans un soir pavé pour de jumeaux triomphes
Si la victoire crie la volupté des anges,
Que se révèle en lui la Majesté d'un Gange.

Crevel, Mon corps et moi.

Jean Cocteau

Qui fait l'Ange fait la Bête....

L'Ange Bleu de Josef von Sternberg



Voilà comment en nous se peut rompre une artère,
Voilà comment en nous un cycle s’interrompt,
La trompette a sonné, l’ange n’a qu’à se taire.
Ce que l’ange a défait d’autres le referont.

Ce n’est pas grave. Une minute ! Une minute
Désagréable, mais c’était du beau travail.
Or, l’ange le regarde avec ses yeux de brute
Avec ses yeux de folle, avec ses yeux d’émail.

Et s’en va. Qu’on s’y fasse. Où va-t-il ? Je l’ignore
Il l’ignore lui-même. Il est seul. Il est nu.
Il est immense. Il est une espèce d’aurore.
Boréale. Il s’en va comme il était venu.

Ce n’est pas drôle. Rien n’est drôle. C’est son rôle
De ne pas être drôle et d’être le zéro
Qui souffle dans du cuivre et désaxe les pôles,
Avec l’indifférence exquise d’un bourreau.

Il s’exécute avec l’exquise indifférence
D’un bourreau payé cher et qui n’est pas méchant.
Avec l’indifférence exquise de l’enfance
Qui torture une sauterelle dans un champ.

Le champ, pour ce supplice, ouvre ses ondes blondes.
L’ange musicien, sans être plus ému,
(Blonde est sa grâce aussi) s’éloigne entre les mondes
Jamais on ne saura quelle force le mût.

Quelle force le mût, qui lui donna cet ordre
De cueillir notre monde et de mordre dedans.
De choisir une vieille orange pour y mordre
Et pour laisser dedans la marque de ses dents.

C’est une curieuse histoire que la Bible
Raconte. Savez-vous ce qui vous pend au nez ?
Savez-vous, sentez-vous, qu’il n’est pas impossible
De revivre ce jour dont vous vous étonnez.

Et que cet ange cueille encore notre orange
Et la morde et sonnant de sa trompette d’or,
Reprenne sa musique et ce beau travail d’ange,
Sa fanfare de mise à mort.



Jean Cocteau, Le Septième Ange.



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Stétié


A propos des cordes angéliques...........


Celui qui me convie, et qui ne peut passer pour me léserM'a fait boire à la coupe dont il a bu: tel l'hôte traitant son convive.Puis la coupe ayant circulé, Il a fait apporter le cuir et le glaive.Ainsi advient à qui boit le vin, avec le Dragon Zodiacal, en Eté.
L'accompagnateur de Hallâj, quand il y a quelques années, je rendis visite au cénotaphe, son compagnon d'éternité et son frère d'infini, en quelque sorte, était un minuscule vieillard, arbuste gravement rabougri, l'oeil blanc de cécité, et qui, quand il avait rendez-vous avec son Maître, commençait à laver à grandes eaux la pièce, puis, les enfants qui le regardaient faire étant partis, dégageant aussitôt la porte brimbalante pour qu'enfin la lumière entrât dans l'habitacle, il s'installait dans un coin, le dos cassé par l'angle dur, et marmonnait dans sa barbe étroite et longue on ne sait quelles pierreries de prière. L'après-midi où je me suis trouvé là, avec un ami cher, la lumière était dehors aride et non rafraîchie ni de près ni de loin par les brassées vivantes des palmes ventilant tout l'espace compris entre les branches de l'immense lyre constituée par le Tigre et l'Euphrate. Lyre verte comme celle dont peut-être usent dans le jardin rêvé les Anges d'un paradis immatériel et matériel tout à la fois. Ce jour-là, sur la rive inouïe d'un fleuve inaperçu de nous tous, le vieillard angélique et déjà mort chanta. Il tira de son maigre thorax et de ses poumons évaporés une voix ample, et violente, et sévère, et sonore, pour dire avec la colère des Anges justement, de ceux parmi les Anges qu'on devine usés jusqu'à la corde, et seules sont demeurées intactes les magnifiques cordes vocales, oui, il tira de son thorax les plus âpres des poèmes de Hallâj traitant de canidés l'assemblée des princes et des rois et les traînant dans la boue pisseuse du temps. Nous sortîmes de ce concert à une seule bouche abasourdis et comme touchés par l'effet foudroyant du pire alcool. Dehors, la lumière nous parut plus que jamais absurde. Ce soir-là nous mangeâmes avec un appétit vorace la carpe grasse et molle qui est le plat des hommes ordinaires après leur traversée de l'extraordinaire: il fallait ce brutal atterrissage après notre course haletante sur les chemins du feu.
*
C'était toucher l'infini.
Ce type d'événements minuscules aide ses acteurs à toucher l'infini.
Et c'est pour moi retourner à la case départ où j'estimais pouvoir dire que c'est le fini qui, à notre échelle, commandait tout le reste et même l'Echelle de Jacob. Ce serait assez satisfaisant pour l'esprit de terminer ce texte, ce très court texte sur l'infini, par ce beau mot d'échelle. Les Echelles du Levant, dont je viens. L'Echelle de Jacob, qu'il m’a plu de citer. Et René Char: «A l'âge d'homme, j'ai vu s'élever et grandir, sur le mur mitoyen de la vie et de la mort, une échelle de plus en plus nue, investie d'un pouvoir d'évulsion unique, le rêve.» Mais l'infini est cela qui, plus nu que le plus nu, déconcerte et défait tous les barreaux de nos échelles.


L'INFINI de Salha Stétié (extrait)

Les Ailes du désir, Wenders



Rilke


Tout Ange est terrible....

Elégies de Duino

"Tout Ange est terrible.
Et pourtant, malheur à moi !
pourtant je vous invoque, oiseaux de l'âme,
si près de nous êtres mortels, en toute connaissance.-
Où sont-ils les temps où Tobie, où sur le simple seuil de la maison
se tint le plus resplendissant de vous,
juste un peu déguisé pour le voyage,
et qui déjà n'était plus effrayant ?
(Un autre adolescent pour cet adolescent, curieux, qui le voyait paraître.)
Or, maintenant s'il s'en venait, l'Archange, le dangereux,
de derrière les étoiles, s'il faisait un pas
pour descendre et s'approcher :
si fort le coeur nous battrait, si haut il bondirait, éclatant,
que nous serions quasi frappés de mort. - Qui êtes-vous ?"


Théorème de Pasolini
Deuxième élégie, Rilke