jeudi 3 janvier 2013

Baleine, Paul Gadenne

La blancheur des choses : la pétrification en marche.....


Le Gout de la cerise


Elle était blanche, d'un blanc fade, comme le blanc du lait épanché. Ce blanc-là était bien à elle. C'était un blanc sans lumière, un blanc gelé, entièrement retourné sur lui-même, tournant le dos à toute gloire, avec une résignation à peine pathétique, vraiment le blanc d'une baleine qui ne faisait pas d'histoires, qui fuyait l'éloquence et défiait terriblement les mots ; une baleine d'un naturel très simple, en somme très proche de nous. Ce blanc aurait pu être celui de certaines pierres, dont l'effort vers la transparence s'est heurté à trop d'opacité, et dont toute la lumière s'est tournée vers l'intérieur.

Baleine, Paul Gadenne

mercredi 2 janvier 2013

Jourdan


LES TRACES VISIBLES DES PIERRES !

Marcher.......

Le coeur des pierres....Bergman


J’irai ainsi, hors des murs, la bouche pleine de graviers. En attendant, je m’avance dans cet espace qui ne se connaît pas, qui ne me retient pas, me laisse libre mais de cette liberté que le moindre son de ma sonnette pétrifie. La cigale a cessé de chanter, le pin murmure encore. Suis-je pin ou cigale, compagnon ? Je n’entends que le bruit aigre de l’insuffisance. peut-être ne sonnes-tu pas assez fort ?

Jourdan



Paris-texas de Wenders



Les trois pierres

Au soleil d’aplomb il palpite comme une longue bête avec sa fourrure de pins qui le désigne.Entouré de fumées rasant les terres il paraît le seul fermement accroché. Bête assagie, heureuse, humant les collines. Sous ses remparts démantelés glissent les chemins d’oubli, les chemins à vif. Dans ses caves profondes l’empreinte vertigineuse de la mer.Il va dormir de mon sommeil. Je n’emporte que le saut joyeux de l’aube qui va pour le nommer, mais qui hésite à inscrire sur la pierre la masse de son secret. Ainsi restera-t-il ouvert et sous la voûte des ruelles résonnera la course des enfants.J’ai quelques instants, tenu ces visages dans mes mains, soudain dépossédées. Je laisse tout en ordre. Nul ne s’apercevra de mon passage. Ceci est bien et respecte la secrète noblesse du pays.

Jourdan, Le bonjour et l’adieu,



mardi 1 janvier 2013

Benoit Conort




    Les pierres lyriques: chant funèbre ou lumière d' étoiles filantes


    « Par la musique que la poésie - c'est-à-dire 
     Le lyrisme - 
     Retrouve un monde où déployer sa durée, forçant les portes de la mort 
     Sa belle pierre d'attache»

    La Météore de la nuit, Guetter
      Benoit Conort

vendredi 28 décembre 2012

Lionel-Édouard Martin

  


                              CERCLE 4 

 A mi-chemin du Ciel, l'escalier et le retour vers la...... Pierre !





Le Nom de la rose de JJ Anaud


.Un grand chien noir en haut d’un escalier.
La mort compacte et noire en haut de ce non-lieu.
Tour native, ombilic.
Vertèbres sans matière, arbre sans pulpe ni saison.
La maison morte – où les pas des vivants pleins de
bruits ?
Le bateau mort – naufrage abrupt de pluie noire.
Ce qu’il hume en regardant le ciel – l’odeur des
vieilles chairs.
De la semelle et de l’habit qui fredonne.
Et les voix murmurant vers les êtres.
Gueule ouverte à la pluie, la bête halète. On la croirait
debout, quasi verticale, corps à l’appui des derniers
degrés. Flancs palpitants sous le respire. Grand chien
noir à jamais pris de faim, de soif amères. L’air parcourt
ses flancs sans épuiser son creux. On imagine très peu de
chair sous la peau – juste de quoi nourrir un cri plaintif,
à peine audible.
Pluie noire et plainte continue, pluie dans la pluie.
Rien ne peut s’accomplir en ce moment d’arrêt.
Presque une inertie – que ces flancs mouleurs de
vide, palpitant sous la pluie.
Grand chien noir mouleur de pluie.
Saisir dans sa poitrine la pluie noire et l’ascension
brisée.
La rupture au milieu des rebuts.
.
Telle est la solitude à mi-chemin du ciel.

Lionel-Édouard Martin, extrait d' Avènement des ponts

Tadeusz Miciński




Et le plus bel ange fut enchainé éternellement à terre!

Lucifer
Je suis le rayon divin qui brille, sombre parmi les vents furieux,
je cours au loin en hurlant — comme une cloche sourde, à minuit —
dans l’obscurité des montagnes, j’allume la rougeur de l’aube,
avec l’étincelle de mes souffrances et l’étoile de ma faiblesse.
Je suis le roi des comètes — et l’esprit se déchaîne en moi,
comme la poussière du désert souffle dans les pyramides —
moi, la foudre de l’orage — et plus silencieux qu’une tombe,
je cache la laideur et l’aspect macabre des tombeaux que je détiens.
Moi — l’abîme des arcs-en-ciel — et j’aurais pleuré sur mon sort
comme le vent froid qui souffle dans l’étang parmi les roseaux fanés —
je suis la lumière et l’éclat des volcans — et dans les plaines marécageuses,
j’avance, dans l’ennui et le deuil, et je vais comme un enterrement.
La mer joue sur les cordes des harpes — le feu monte en tourbillons
depuis les paradis — et le soleil, mon ennemi ! se lève à la gloire de Dieu.
* *
*
Mon âme enchaînée à la terre par des fers
est suspendue dans le gouffre du ventre des enfers,
et dès qu’elle s’agite et qu’elle fait battre ses ailes bruyantes,
un écho sourd lui répond comme une cloche.
Sur ma voûte, je vois une étoile en feu qui brûle
[mon cœur l’aimait autrefois],
dans la beauté angélique des vitrages d’or,
elle se rassasiait de mon sang.
La beauté du diable de René Clair
La rosée des étoiles se répand de nouveau
en baisers d’aurores meurtrières —
oh, mon âme, oh, mes cieux,
jetez votre flamme dans le gouffre des mers froides.
Je ne désire pas le soleil — seul et délaissé que je suis —
lançant le cri funeste des sommeils terrifiants,
ô, dieux des tombes — je fus abreuvé
comme vous — d’ambroisie — et nourri par le lait des lions.
Les orgues jouent le Requiem du chagrin et des remords,
les orgues jouent la mort des Centaures,
comme Damayanti pleure la perte de son époux Nal,
ainsi les orages, les tempêtes, la grêle et le givre —
en moi, sont éternels, comme les larmes prises dans l’opale.

Tadeusz Miciński


Huysmans



Le Regard de l'Ange ou la pesanteur de l'Homme 

Un autre jour une pieuse veuve, qui la soignait et qui n’ignorait point que les anges se révélaient à son amie sous une forme sensible, la supplia de lui en montrer un.
Lydwine, reconnaissante à cette femme, qui était très probablement la veuve Catherine Simon, de tant de bons soins, implora le Seigneur et, après s’être assurée que sa prière était accueillie, elle dit à la veuve :
— Agenouillez-vous, ma très chère, voici que l’ange que vous désirez connaître vient.
Et l’ange jaillit dans la chambre sous la figure d’un jeune garçon dont la robe était tissée de fils de feux blancs. Cette femme était tellement enchantée qu’elle était inapte à proférer une seule parole pour exprimer sa joie. Alors Lydwine, réjouie de la voir si contente, demanda :
— Mon frère, voulez-vous autoriser ma soeur à contempler, ne fût-ce que pendant une minute, la splendeur de vos yeux ?
Et l’ange la fixant, cette femme se souleva hors d’elle-même et, durant quelque temps, elle ne fit plus que gémir d’amour et pleurer, sans pouvoir dormir ou manger.
Lydwine disait quelquefois à ses intimes : je ne connais nulle affliction, nul mésaise qu’un seul regard de mon ange ne dissipe ; son regard opère sur la douleur comme un rayon de soleil sur la rosée du matin qu’il évapore. Imaginez-vous donc de quelles allégresses le Créateur inonde ses élus dans le ciel, puisque la vue du moindre de ses anges suffit pour disperser tous les maux et nous dispenser une jubilation qui surpasse de beaucoup toutes celles que nous pouvons, ici-bas, attendre.
Et elle ajoutait : il sied d’aimer et de vénérer ces purs Esprits qui, bien que très supérieurs à nous, consentent cependant à nous protéger et à nous servir ; et elle-même donnait l’exemple à ses fidèles en récitant devant eux cette prière :
« Ange de Dieu et bien-aimé frère, je me confie en votre bénéficence et vous supplie humblement d’intercéder pour moi auprès de mon Époux, afin qu’il me remette mes péchés, qu’il m’affermisse dans la pratique du Bien, qu’il m’aide par sa grâce à me corriger de mes défauts et qu’il me conduise au Paradis pour y goûter la fruition de sa présence et de son amour et y posséder la vie éternelle ; ainsi soit-il. »
L'ange connait le Mal.....La Leçon de piano de Jane Campion
Cet ange gardien, qu’elle exortait de la sorte, se plaisait à venir la chercher et à l’emmener, en esprit, promener.

Sainte Lywinde de Schiedam de Huysmans


jeudi 27 décembre 2012

Article/Besson


Histoire d'un Ange déchu.....


The Misfiths de Huston

Les Anges ont la Parole !

Les Anges , "Portrait de la Jeune fille en poète " par Sylvie Besson

·LES ANGES TRANQUILLES de Sophie Masson (1964-2006)

...................ou L'ART des clichés clandestins !



Entrer et tenir dans une œuvre poétique par les images éthérées de l’envol, des anges, des oiseaux, des papillons ou celles évanescentes de la rose, de la brise et des rêves relèveraient du défi si l’on ne connaissait le parcours poétique de Sophie Masson, un parcours lumineux et déterminé rythmé par un Verbe original d’un lyrisme tout en retenu, un parcours habité d’une parole fougueuse et sensible, un parcours parsemé de doutes et d’interrogations, une poésie en clair-obscur orchestrant d’autant mieux les clichés qu’elle en joue en une langue concise et serrée, en des thèmes âpres et équivoques, en des possibles qui font des anges tranquilles, ces mots qui l’accompagnent, les principaux clandestins de son « histoire ». Une f(r)iction poétique prend alors vie sous nos yeux, frissonne de tous ses élans de (dés)espérance et de révolte, use le réel jusqu’à sa plus simple expression cherchant à rendre l’émotion là où l’on ne s’y attendait plus, en de petits ensembles expressifs. Les métaphores stéréotypées ont dès lors la teinte des désillusions, celles de l’être et de la réalité : « une colombe qui plane et se pose un instant sur nos rêves vacillants » //« Ne pas se fier à la torpeur trompeuse baignée de lumière blanche » ; ce faisant, les mots du quotidien reprennent la saveur indélébile, insondable de ce « temps qui n’attend pas »; les clichés ou topoi poétiques ne disent pas, à l’instant de l’écriture, le contraire de ce qu’ils suggèrent, mais renvoient, par un habile jeu de plume(s), de juxtapositions familières et de résonances iconoclastes à une perception lucide d’un réel peut-être insaisissable ou fugitif, mais essentiellement intraduisible, tout est nommé comme une évidence et tout semble étonnamment énigmatique : « dans l’eau profonde du trouble, je guette alors un signe, un sens, une évidence » ; le poème dit la déroutante ou inquiétante étreinte délétère des choses, la banalité de certaines images habille la détresse d’un songe afin de mieux cerner la matière ou l’étoffe des errements : « Ecrire pour oublier. Non. Pour dire le vide, l’ennui l’envie. L’envie de naitre au monde d’avaler le soleil des ivresses fertiles ». L’envol est alors un départ sans promesse de retour et la transparence des choses devient un repaire afin de « taquiner le verbe ». Ainsi apparaissent les « balafres morales », se dessine le portrait de la jeune femme en « auteur du quotidien », en un autre, son double, son allié, son amant, ce JE qui prend des distances avec trop d’intimité pour mesurer l’absurdité du monde, avec pudeur, puis « entrer dans la danse ».

Sophie Masson n’a de cesse de passer, avec une discrétion extraordinaire, ses clichés en contrebande afin de tutoyer la fêlure et la fragilité derrière une menace inavouable, d’étirer l’image jusqu’à ce qu’elle ne soit plus seulement un lieu commun ou pire un non-dit, mais la révélation , par ce « coup de plume tordu », d’un désir qui en tentant de « bâillonner le malheur » avec grâce et courage, fait affleurer des instants de bonheur -fussent-ils fugitifs- dans chaque fragment de vie ou d’écriture : « Si j’avais à refaire le chemin à l’envers, je m’en irais flâner sur une terre plus légère »; l’élégiaque réprime ainsi tout acte visionnaire, se tient au plus près des affects dans une ontologie omniprésente puisque le réel, en raison de la forme singulière qu’il prend, ménage une sagesse vécue et ouvre à tous les possibles : « Volé un peu de bleu . Entrouvert le portail des possibles en attente ». Ce sont ces choix stéréotypés associés au goût du peu, choix à rebours audacieux, qui permettent à la poésie de rester humaine et aux images d’être étroitement chevillées à la terre. Le stéréotype devient, en conséquence, un instrument d’investigation, il est ce territoire à partir duquel le réel est visité en des mots simples et denses, tranquilles et dérangeants, l’ensemble dessinant en creux un mouvement irréductible : la part de la création, ici et maintenant.

Le poète « vole [donc] un peu de bleu » au cœur de l’encre noire -un bleu sur noir quasi mallarméen- et continue d’avancer, mot après mot, ponctuant l’amour de comparaisons océanes, dérobant à l’évidence ce qui fait son mystère, entre murmures et appels. En refusant d’ignorer les beautés incarnées de l’amour, en chantant les miracles d’une présence ou d’un paysage, Sophie Masson ne fait qu’interroger sur le mode apparent de la candeur ce qui ne peut se repérer d’emblée, elle substitue, à ce que nous considérons comme factice ou ornemental, l’incertitude du monde ; le poète ouvre et capture à l’intérieur d’elle-même et de ses images convenues, de ce tout visible, l’envers du décor (dé-corps ?), ce qui s’écrit charnellement au verso de sa vie. Il n’existe pas de fuite, les rivages à atteindre sont fragiles « comme de la craie », il existe juste ce réel à prendre dans ses bras, quitte à le mettre à plat, à en rendre l’inexacte platitude, à l’instar de ces clichés volés à la poésie. Les anges ne sont pas si tranquilles, ils ne déposent jamais les armes, mais battent ou donnent de l’aile, et de ces batailles angéliques nait un chant amébée mélanco-ludique ; cette écriture à deux plumes[1] impose un principe dialogique, « art des surfaces et des doublures », un ensemble polyphonique profondément harmonieux qui, en rencontrant l’autre, découvre l’infini, puis s’émeut, se relève et s’étonne ….les clichés n’étant jamais ce qu’ils paraissent.

Ce dernierecueil , stricto sensu, saisit et ravit le lecteur par surprise, sans fioritures, sans excès, les mots acquièrent alors des profondeurs éblouissantes sur une existence éveillée, une conscience poétique qui sait déjà qu’elle éclaire les vacillements du réel, avec authenticité, comme la lumière d’une étoile morte : « Voilà pourquoi j’écris. En toute simplicité. Pour dire l’amour, la vie, les courants tumultueux qui emportent nos âmes. En toute humilité. A hauteur d’homme. C’est ça. »


[1] Le manuscrit original avait pour titre Deux plumes.
Sylvie Besson