jeudi 17 janvier 2013

Olivier Larronde


La Main d'encre comme promesse de vie?


Pandora d'Albert Lewin
Fugue

Retirez-vous mon cœur d'un si grave appareil.
D'après, d'avant, les coups ont entre eux l'étincelle.
Constant, le choc muet de la mort vous cisèle,
Cœur vanté... brûle... saoule un atroce organiste.
Va belle main écrite où l'idée s'organise
Déchire l'encre en moi quand le reste appareille.

Rien voilà l’ordre, Olivier Larronde

Joseph Conrad


  1. S'enfoncer dans l'Obscur...

    Derzou Ouzala d'Akira Kurosawa

    Je braquai mes jumelles sur la maison [de Kurz]. Il n'y avait pas signe de vie, mais on voyait le toit en ruine, le long mur de pisé se montrant au-dessus des herbes, avec trois petits carrés de fenêtres, tous de taille différente ; tout cela mis à portée de ma main, pour ainsi dire. Puis je fis un mouvement brusque, et l'un des piquets qui restaient de cette palissade disparue surgit dans le cham...p des jumelles. Vous vous rappelez que je vous avais dit que j'avais été frappé à distance par certains efforts d'ornementation, assez remarquables dans l'aspect ruiné de l'endroit. Maintenant je voyais soudain de plus près, et le premier effet fut de me faire rejeter la tête en arrière comme pour esquiver un coup. Puis je passai soigneusement de piquet en piquet avec mes jumelles, et je constatai mon erreur. Ces boules rondes n'étaient pas ornementales mais symboliques ; elles étaient expressives et déconcertantes, frappantes et troublantes - de quoi nourrir la pensée et aussi les vautours s'il y en avait eu à regarder du haut du ciel. Mais, en tous cas, telles fourmis qui seraient assez entreprenantes pour monter au piquet. Elles auraient été encore plus impressionnantes, ces têtes ainsi figées, si les visages n'avaient pas été tournés vers la maison. Une seule, la première que j'avais distinguée, regardait de mon côté. Je ne fus pas aussi choqué que vous pouvez le penser. Mon sursaut en arrière n'avait été, réellement, qu'un mouvement de surprise. Je m'étais attendu à voir une boule de bois, comprenez-vous. Je retournai délibérément à la première repérée - et elle était bien là, noire, desséchée, ratatinée, les paupières closes - une tête qui semblait dormir en haut de ce piquet, et avec les lèvres sèches et rentrées qui montraient les dents en une étroite ligne blanche, souriait, aussi, souriait continûment de quelque rêve interminable et jovial dans son sommeil éternel. 



    Au Coeur des Ténèbres, Joseph Conrad

Jean Genet


  • Le Goût des cendres......



    Le vent qui roule un coeur sur le pavé des cours,
    Un ange qui sanglote accroché dans un arbre,
    La colonne d'azur qu'entortille le marbre
    Font ouvrir dans ma nuit des portes de secours.

    Un pauvre oiseau qui meurt et le goût de la cendre,
    Le souvenir d'un oeil endormi sur le mur,
    Et ce poing douloureux qui menace l'azur

    Font au creux de ma main ton visage descendre.


    Jean Genet, Le comdamné à mort.


    Shutter Island de Scorcese

    La nuit n'est plus immonde. Léger, il court à un petit hôtel qui se trouve être un hôtel de passes et et loue une chambre. Là, pour l'assoupir, la vraie nuit, la nuit des astres vient peu à peu, quelque peu d'horreur soulève son coeur : c'est le dégoût physique de la première heure, de l'assassin pour son assassiné, dont m'ont parlé bien des hommes. Il vous hante, n'est-ce pas ? Le mort est vigoureux. Votre mort est en vous ; mêlé à votre sang, il coule dans vos veines, suinte par vos pores, et votre coeur vit de lui, comme germent des cadavres les fleurs du cimetière... Il sort de vous par vos yeux, vos oreilles, votre bouche.

     Jean Genet , Notre-Dame des fleurs.


                      

Nicolas rozier


Et Gronde le Ciel d'Artaud !


Aguirre ou la colère de Dieu, herzog.

Tous les quignons de survie sont lâchés
Artaud tient la feuille pré-dessinée
de sa vie intégrale.
Peut-être n'a-t-il jamais si peu dessiné, je veux dire peut-être n'a-t-il jamais aussi peu débattu, négocié la teneur en amour
Pour faire ce dessin, j'ai l'impression qu'il restait la boîte à crayons d'un enfant mort, et une feuille dont on n'aurait plus rien fait. Qu'un tel rebut promettait finalement une sauvagerie.
Ce qui fut fait.
Tout est inscrit dans ce revers d'épaule, cette tournure qui vient droit montée du silence d'oubliette.
Un dégagement de pureté qui fait peur, car pour en arriver là,
il faut avoir eu le cœur crevé
et avoir eu sans fin
le mal de sa crevure.
Artaud tient la "fois pour toutes" de l'infini. Plus un détail d'époque, de perte pittoresque
C'est l'heure de la main d'œuvre démembrée.
Plus d'interférences articulatoires,
plus de "coin des artistes",
le dessin part, il ouvre la zone de vie
et du ciel nié de ses étoiles
délivre la raison fragile d'être fier.
La vie aimée déploie ses rameaux,
et le regard d'Artaud au milieu visse l'offrande suspendue d'une fauverie amoureuse qui, partout, a semé ses lambeaux, dans la rue d'adieu où le soin des uns gît échoué sur la pierre des faux cœurs, où le soin des uns est une sonde filante dans le ciel des autres,
ici, la révolte
a su mener ses blessures.


Extrait de L'Ecrouloir de Nicolas rozier


Fouiller les ombres........


Le secret derrière la porte de F Lang


Bouts d’hommes, bouts de femmes, les tristes complices,
Épandent aujourd’hui, bleues, rouges, des fleurettes
Sur leurs caveaux, qui timidement s’éclaircissent.
Ils sont devant la mort de pauvres marionnettes.

Oh, qu’ils semblent ici humbles et angoissés,
Tels des ombres, debout, masqués de noirs buissons !
Dans le vent automnal pleure qui n’est pas né,
On voit aussi des feux partir en déraison.

Les soupirs des amants vont dans les frondaisons
Et tout là-bas pourrit la mère avec l’enfant
La ronde des vivants paraît une illusion,
Diffuse étonnamment dans le soir et le vent.

Tetro de Coppola

Si confuse est leur vie, tourmentée d’émotions !
Dieu, pitié pour la femme en son cruel désastre
Et pour ce désespoir plein de lamentations.
Des esseulés sans mots errent en salle d’astres.

Traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin 

Georg Trakl (1887 – 1914) : Toussaint / Allerseelen (in Poésies complètes)




A un geste de la Mort, toujours !


Way Down East de D W Griffith
À moi-même mystère.
Dans les rues du matin
sa joie sautillante, inaperçue des passants préoccupés.
Elle était l’éblouissement trouble de ce court fragment de liberté.

Poussière grise de la lumière de ce jour de pluie.
Le feu végète dans la cheminée.
La maison est un peu froide.
Il se pourrait que, dans ce cocon paralysé, nul d’entre nous n’existât réellement ; jamais n’eût existé.
En de tels jours d’enrobement narcotique, peut-être notre sensibilité est-elle conviée à imaginer celui des morts ?
C’est dimanche.

Venise — pétrifiée
fille du délaissement.
Elle était enfouie sous le duvet laiteux des fourrures, un immobile sourire dans les yeux.
Ruelles griffonnées où nous marchions seuls.
— Je me sens plus hautaine que la ville.
Premiers flocons d’une petite neige.

Qu’est-ce que comprendre ?
S’inverser.

Margelle de la nuit.
Avec ton clair visage, tes caressantes lèvres, ton pur regard, tes gestes gais de menteuse.
Mouvement sur le sol à peine perceptible, d’une apitoyante, émouvante lenteur ; maladresse dans une direction qui s’ignore, soudain se contrarie, se reprend, se reperd, s’obstine à se perdre, à se reprendre — sur le sol hostile, mouvement qui est imitation, parodie, essai ivre, toutefois persistant.
Infinitésimal signe de vie — qui lutte, obéit à sa pensée, à son vouloir, tente d’obtenir - quoi ? de vivre.
Un brusque déplacement, et c’est la mort.
Notre mort — qui est ce déplacement.


Louis Calaferte, Le Sang violet de l’améthyste, © Éditions Gallimard, 1998.
Repris sur le magnifique Blog poétique Enjambées Fauves, merci à Valérie.

mardi 15 janvier 2013


L'Aurore de Murnau
L'Aube a ses illusions !
  • Il n'y avait personne. Ses mots faisaient long feu. Comme une fusée dont les étincelles, après avoir tracé leur route dans la nuit, cèdent devant elle, et que l'obscurité descend, coulant sur les silhouettes des maisons et des tours ; les flancs des collines désolées s'estompent et s'affaissent. Mais même après la disparition des choses, la nuit en reste pleine ; vidées de leur couleur, privées de leurs fenêtres, elles existent avec plus de poids, exprimant ce que la franche lumière du jour ne parvient pas à transmettre - la confusion et l'incertitude des choses regroupées là dans l'obscurité ; blotties les unes contre les autres dans l'obscurité ; dénuées du soulagement qu'apporte l'aube quand elle baigne les murs de blanc et de gris, souligne chaque fenêtre, soulève la brume des prés, dévoile les vaches rouge-pie qui paissent tranquillement, et qu'une nouvelle fois tout s'offre aux yeux ; tout existe à nouveau.

    Mrs Dalloway de Virginia Woolf