samedi 19 janvier 2013

Trakl,


La mort en son ombrage ! 


Ludwig ou le Crépuscule des Dieux de Visconti
La rosée du printemps…
La rosée du printemps qui des branches obscures
Tombe, voici la nuit
Avec des rayons d’astres – ceux de jour, tu les as oubliés.
Sous l’arc de ronces tu gisais, et l’épine creusait
Plus avant dans le corps cristallin –
Qu’en plus grand feu l’âme à la nuit s’unisse.
D’astres s’est parée la fiancée,
Myrte pure
Penchée sur le fervent visage du défunt.
Plein de germinations d’averses
T’étreint infiniment le manteau bleu de la Madone.

Trakl, traduction de Lionel-Edouard Martin

Elisa Biagini


L'Arbre, un corps qui nous correspond ?


Sous les châtaigniers tu ramasses les bogues
pour ta couronne
des jours de labeur,
et tu ôtes ton vernis avec ce sang,
les broderies, les ourlets, le point de croix
des kilomètres d’accessoires :
perdue avec ces fils
au milieu des châtaigniers
tu tournes en rond depuis des années
sur une chaise,
ton cocon a la dureté d’une carapace
et pas de fenêtre.


Elisa Biagini
Traduction  d’Angèle Paoli


The Tree of life de Mallick

"Les feuilles étaient vivantes ; les arbres étaient vivants. Et les feuilles, reliées par des millions de fibres à son corps sur le banc, l’éventaient de haut en bas ; quand la branche s’étirait, il en faisait autant."

Septimus dans Mrs Dalloway de Woolf

Mahmoud Darwich,



"AH SI L'HOMME ÉTAIT UN ARBRE"


  1. L'Arbre de Julie Bertuccelli 

L'arbre est le frère de l'arbre ou son bon voisin. Le grand se penche sur le petit et lui fournit l'ombre qui lui manque. Le grand se penche sur le petit et lui envoie un oiseau pour lui tenir compagnie la nuit. Aucun arbre ne met la main sur le fruit d'un autre ou ne se moque de lui s'il est stérile. Aucun arbre, imitant le bûcheron, ne tue un autre arbre. Devenu barque, l'arbre apprend à nager. Devenu porte, il protège en permanence les secrets. Devenu chaise, il n'oublie pas son ciel précédent. Devenu table, il enseigne au poète à ne pas devenir bûcheron. L'arbre est absolution et veille. Il ne dort ni ne rêve. Mais il garde les secrets des rêveurs. Nuit et jour debout par respect pour le ciel et les passants, l'arbre est une prière verticale. Il implore le ciel et, s’il plie dans la tempête, il s'incline avec la vénération d'une nonne, le regard vers le haut... le haut. Dans le passé, le poète a dit: « Ah si le jeune homme était une pierre ». Que n’a-t-il pas dit : « Ah si le jeune homme était un arbre ! »

Mahmoud Darwich, La Pensée de midi (Désirs de guerre)
Trouvé sur Terres de Femmes d'Angèle Paoli


Maurice Fombeure.


Le portrait du poète en arbre!
                           
                          
                           MON PORTRAIT
                           
                  Je suis de bois, mes mains et mon visage.
                           De bois je suis, oui, de dur coeur de chêne,
                           Oeuvre gauche d'un sculpteur malhabile
                           Mais les forêts frémissent dans mon coeur.
                           
                           Je suis léger jusqu'au bout de mes branches,
                           Mal équarri du torse et lourd de tronc.
                           Mais des oiseaux y peuplent mes dimanches,
                           Les vents y font virer leurs escadrons.
                           
                           Arbre perdu dans les futaies humaines
                           Où la cognée bat parfois sourdement,
                           Arbre pleurant ses lyres incertaines,
                           Arbre immobile en la forêt dormant,


Faust de Murnau

                           
                           Ecartelé d'incessantes tempêtes,
                           Indifférent au souffle chaud des bêtes,
                           Aveugle et sourd aux sources dans la mousse,
                           Déjà prêt pour sa chute ténébreuse,
                           Déjà paré pour son éternité.

                             Maurice Fombeure.

vendredi 18 janvier 2013

Colette



Les Bois sensuels de la vagabonde.... 


Chers bois ! Je les connais tous ; je les ai battus si souvent. Il y a les bois-taillis, des arbustes qui vous agrippent méchamment la figure au passage, ceux-là sont pleins de soleil, de fraises, de muguet, et aussi de serpents. J'y ai tressailli de frayeurs suffocantes à voir glisser devant mes pieds ces atroces petits corps lisses et froids ; vingt fois je me suis arrêtée, haletante, en trouvant sous ma main, près de la « passe-rose », une couleuvre bien sage, roulée en colimaçon régulièrement, sa tête en dessus, ses petits yeux dorés me regardant ; ce n'était pas dangereux, mais quelles terreurs ! Tant pis, je finis toujours par y retourner seule ou avec des camarades ; plutôt seule, parce que ces petites grandes filles m'agacent, ça a peur de se déchirer aux ronces, ça a peur des petites bêtes, des chenilles velues et des araignées des bruyères, si jolies, rondes et roses comme des perles, ça crie, c'est fatigué, - insupportables enfin. 



Bright Star de Jane Campion

Et puis il y a mes préférés, les grands bois qui ont seize et vingt ans, ça me saigne le cœur d'en voir couper un ; pas broussailleux, ceux-là, des arbres comme des colonnes, des sentiers étroits, où il fait presque nuit à midi, où la voix et les pas sonnent d'une façon inquiétante. Dieu, que je les aime ! Je m'y sens tellement seule, les yeux perdus loin entre les arbres, dans le jour vert et mystérieux, à la fois délicieusement tranquille et un peu anxieuse, à cause de la solitude et de l'obscurité vague... Pas de petites bêtes, dans ces grands bois, ni de hautes herbes, un sol battu, tour à tour sec, sonore, ou mou à cause des sources ; des lapins à derrière blanc les traversent ; des chevreuils peureux dont on ne fait que deviner le passage, tant ils courent vite ; de grands faisans lourds, rouges, dorés ; des sangliers (je n'en ai pas vu) ; des loups - j'en ai entendu un, au commencement de l'hiver, pendant que je ramassais des faines, ces bonnes petites faines huileuses qui grattent la gorge et font tousser. Quelquefois des pluies d'orage vous surprennent dans ces grands bois-là ; on se blottit sous un chêne plus épais que les autres, et, sans rien dire, on écoute la pluie crépiter là-haut comme sur un toit, bien à l'abri, pour ne sortir de ces profondeurs que tout éblouie et dépaysée, mal à l'aise au grand jour. 
Et les sapinières ! Peu profondes, elles, et peu mystérieuses, je les aime pour leur odeur, pour les bruyères roses et violettes qui poussent dessous, et pour leur chant sous le vent. Avant d'y arriver, on traverse des futaies serrées, et, tout à coup, on a la surprise délicieuse de déboucher au bord d'un étang, un étang lisse et profond, enclos de tous côtés par les bois, si loin de toutes choses ! Les sapins poussent dans une espèce d'île au milieu ; il faut passer bravement à cheval sur un tronc déraciné qui rejoint les deux rives. Sous les sapins, on allume du feu, même en été, parce que c'est défendu ; on y cuit n'importe quoi, une pomme, une poire, une pomme de terre volée dans un champ, du pain bis faute d'autre chose ; ça sent la fumée amère et la résine, c'est abominable, c'est exquis. J'ai vécu dans ces bois dix années de vagabondages éperdus, de conquêtes et de découvertes ; le jour où il me faudra les quitter j'aurai un gros chagrin.
Colette

Pierre-Albert Jourdan



L'Arbre incarné !

Contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi

À la rencontre d’un pin

La parole chargée de guérir a dressé cette ruine
de quelques chardons bleus, de poussière et de vent ;
ce chemin où la mort, empoignée par tant de mots,
comme un figuier portant ses fruits dans un vieux mur
et l’embellie de lierre sur la porte fanée,
se referme sur le devenir joyeux,
le lointain, très lointain murmure
d’un pin amoureux.

Pierre-Albert Jourdan, Le bonjour et L'adieu.

Jules Supervielle


 L'arbre en soi...                           
                           
                          
Peter Ibbetson d'Henry Hattaway


LE PREMIER ARBRE
                           
                           C'était lors de mon premier arbre,
                           J'avais beau le sentir en moi
                           Il me surprit par tant de branches,
                           Il était arbre mille fois.
                           Moi qui suis tout ce que je forme
                           Je ne me savais pas feuillu,
                           Voilà que je donnais de l'ombre
                           Et j'avais des oiseaux dessus.
                           Je cachais ma sève divine
                           Dans ce fût qui montant au ciel
                           Mais j'étais pris par la racine
                           Comme à un piège naturel.
                           C'était lors de mon premier arbre,
                           L'homme s'assit sous le feuillage
                           Si tendre d'être si nouveau.
                           Etait-ce un chêne ou bien un orme
                           C'est loin et je ne sais pas trop
                           Mais je sais bien qu'il plut à l'homme
                           Qui s'endormit les yeux en joie
                           Pour y rêver d'un petit bois.
                           Alors au sortir de son somme
                           D'un coup je fis une forêt
                           De grands arbres nés centenaires
                           Et trois cents cerfs la parcouraient
                           Avec leurs biches déjà mères.
                           Ils croyaient depuis très longtemps
                           L'habiter et la reconnaître
                           Les six-cors et leurs bramements
                           Non loin de faons encore à naître.
                           Ils avaient, à peine jaillis,
                           Plus qu'il ne fallait d'espérance
                           Ils étaient lourds de souvenirs
                           Qui dans les miens prenaient naissance.
                           D'un coup je fis chênes, sapins,
                           Beaucoup d'écureuils pour les cimes,
                           L'enfant qui cherche son chemin
                           Et le bûcheron qui l'indique,
                           Je cachai de mon mieux le ciel
                           Pour ses distances malaisées
                           Mais je le redonnai pour tel
                           Dans les oiseaux et la rosée.

                                          Jules Supervielle