vendredi 25 janvier 2013

Claude Roy.

 Beauté onirique d’une nature morte engloutie sous les eaux...

(Florian)
Les Moissons du Ciel de Terrence Malick
(image que je dois à Florian Poinot)

LA RIVIÈRE ENDORMIE

Dans son sommeil glissant l’eau se suscite un songe
un chuchotis de joncs de roseaux d’herbes lentes
et ne sait jamais bien dans son dormant mélange
où le bougeant de l’eau cède au calme des plantes

La rivière engourdie par l’odeur de la menthe
dans les draps de son lit se retourne et se coule
Mêlant ses mortes eaux à sa chanson coulante
elle est celle qu’elle est surprise d’être une autre

L’eau qui dort se réveille absente de son flot
écarte de ses bras les lianes qui la lient
déjouant la verdure et l’incessant complot
qu’ourdissent dans son flux les algues alanguies


Claude Roy.

Henri MICHAUX

L'Homme si loin de l'Eau ?

LE LAC

Si près qu’ils approchent du lac, les hommes n’en deviennent pas pour ça grenouilles ou brochets.
Ils bâtissent leurs villas tout autour, se mettent à l’eau constamment, deviennent nudistes… N’importe. L’eau traîtresse et irrespirable à l’homme, fidèle et nourrissante aux poissons, continue à traiter les hommes en hommes et les poissons en poissons. Et jusqu’à présent aucun sportif ne peut se vanter d’avoir été traité différemment.



The River de Jean Renoir.
Henri MICHAUX, La Nuit remue

jeudi 24 janvier 2013

Virginia Woolf



  • La traversée des transparences.....



    Mais, si l’on s’asseyait au milieu des joncs pour regarder l’étang -les étangs exercent une curieuse fascination, on ne sait laquelle- , les lettres noires et rouges, le papier blanc semblaient une simple pellicule sous laquelle roulait une vie aquatique profonde, tel un esprit qui songe et médite. Bien des gens avaient dû y venir au fil de leur vie, au fil des âges, laisser tomber une pensée dans l’eau, lui poser une question, comme on le faisait soi-même en ce soir d’été. Peut-être était-ce le secret de cette fascination : il retenait dans ses eaux toutes sortes de rêves, de plaintes, de confidences, non pas imprimées ou dites à voix haute mais à l’état liquide, flottant les unes sur les autres, presque désincarnées. Un poisson les traversait, se faisait couper en deux par la lame d’une roseau ; la lune les annihilait de sa grande assiette blanche. Le charme venait de ce que, les gens partis, leurs pensées étaient restées et, sans leurs coprs, entraient vagabonder le temps qui leur plaisait, libres liantes et amicales dans l’étang commun.


    La fascination de l’étang, Virginia Woolf



    La Nuit du Chasseur de Laughton


    Car telle est la vérité sur notre âme, pensa t-il, notre moi intérieur, qui vit en eaux profondes comme un poisson et navigue dans les ténèbres, se frayant un chemin entre les fûts des algues géantes, passe sur des endroits où danse le soleil et s'enfonce encore dans les profondeurs lugubres froides et impénétrables ; parfois elle jaillit à la surface et folâtre sur les vagues que ride le vent ; car elle a un véritable besoin de se frotter, de se gratter, de s'enflammer grâce au bavardage.
    Mrs Dalloway, Woolf





    Les Innocents de Clayton


    Personne n'avait jamais eu l'air aussi triste. Une larme, peut-être, se forma, amère et noire, dans les ténèbres, à mi-chemin du puits qui conduisait de la lumière du jour jusqu'aux tréfonds ; une larme coula ; la surface de l'eau se troubla légèrement à son contact puis redevint lisse. Personne jamais n'avait eu l'air aussi triste.

  • La Promenade au Phare, Woolf

Robert Desnos/cercle 9


                                                

                       Cercle 9

   
L'Arbre de pluie, et ses eaux dormantes


Hiroshima mon amour de Resnais


                           Il faut parler des ifs comme on parle des morts
                           Du pelage d'automne enrobant l'eau qui dort
                           
                           Le lilas oiseau-lyre ouvrant ses ailes blanches
                           C'est un flocon de neige qui plane sur les branches
                           
                           Et le doux peuplier les calèches du vent
                           L'entraînent au galop de leurs chevaux piaffant
                           
                           Ambre liquide ourlant la rive des forêts
                           L'écorce du bouleau tisse sa voie lactée
                           
                           Le sapin familier de ses aiguilles brunes
                           Faufile la voilure attachée à sa hune
                           
                           Et la pluie dans les mains frêles des marronniers
                           Glisse et s'effrite comme la vie d'u prisonnier
                           
                           Mais le chêne fixé sur un socle de marbre
                           Semble un berger figé parmi son troupeau d'arbres
                           
                           Si je nomme le charme une allée se dénoue
                           Une source enchâssée à son collier de houx
                           
                           Et je ne sais que dire à ces obscurs témoins:
                           Tilleuls rompant le soir leur graine de parfums
                           
                           Pommiers de gloire au flanc des collines couchés
                           Saules tremblants comme une fille effarouchée
                           
                           A tous ceux qui s'en vont cherchant dans la nuit noire
                           La charnelle vêture et l'humaine mémoire

                           Robert Desnos
                

Yves Bonnefoy


L'Arbre, veille sur nos fragilités.....

Take Shelte de Jeff Nichols
Nous regardions nos arbres, c'était du haut
De la terrasse qui nous fut chère, le soleil
Se tenait près de nous cette fois encore
Mais en retrait, hôte silencieux
Au seuil de la maison en ruines, que nous laissions
À son pouvoir, immense, illuminée.

Vois, te disais-je, il fait glisser contre la pierre
Inégale, incompréhensible, de notre appui
L'ombre de nos épaules confondues,
Celle des amandiers qui sont près de nous
Et celle même du haut des murs qui se mêle aux autres,
Trouée, barque brûlée, proue qui dérive,
Comme un surcroît de rêve ou de fumée.

Mais ces chênes là-bas sont immobiles,
Même leur ombre ne bouge pas, dans la lumière,
Ce sont les rives du temps qui coule ici où nous sommes,
Et leur sol est inabordable, tant est rapide
Le courant de l'espoir gros de la mort.

Nous regardâmes les arbres toute une heure.
Le soleil attendait, parmi les pierres,
Puis il eut compassion, il étendit
Vers eux, en contrebas dans le ravin,
Nos ombres qui parurent les atteindre
Comme, avançant le bras, on peut toucher
Parfois, dans la distance entre deux êtres,
Un instant du rêve de l'autre, qui va sans fin.

Yves Bonnefoy

mercredi 23 janvier 2013

Didier Manyach


L'Arbre, du sang sur les branches.....

L'Etrange incident de Wellman






















L'olivier dans le champ de pierres sèches 
laves nouées, flammes autour des corps
crevasses, huile verte dégoulinante au long des branches
des troncs mutilés
ce feu pétrifié sur les écorces.
Recouverts de ce qui obscurément les hante, crucifiés
couchés, abattus, sans pouvoir se résigner
à s’écrouler tout à fait
une plaie au travers du flanc.
L’eau qu’ils n’ont jamais trouvée
les olives qu’ils ne produisent plus
cette obstination pourtant à durer...
Leurs mains sont bleues comme la nuit :
on dirait qu’ils se dressent
que la lumière de l’Été les transfigure...

Didier Manyach, Impacts de Foudre (extrait)

d’Hermann Broch


Les racines majuscules des forêts !


Tarkovski

La Mort de Virgile d’Hermann Broch 

Oh fourrés de voix qui enveloppent chacun de nous : chacun y marche à l’aventure pendant toute sa vie, il marche, il marche, et pourtant il est cloué sur place dans l’impénétrable forêt de voix, il est pris dans les racines de la forêt, qui s’enfoncent par-delà tous les temps et tous les espaces .

 Ramures et tentacules de voix se superposent, mais  comme l’'impact de foudre désolant les enchevêtrements de la forêt, la terre ne reflète rien, ni le Ciel, ni la Beauté, elle ne peut qu’assumer son  néant, la quête du  miroir divin se heurte à la seule Voix possible, celle du Silence.