mardi 29 janvier 2013

Gadenne



Au-dessus des nuages, le Néant ?


Ami de l'eau ami du ciel ami des arbres
Le vent m'enferme en son ressentiment
Le pavé crie le passant me désarme
Le ciel me brûle et ne me répond pas

Bad Lieutenant de Ferrara
Paul Gadenne, La Petite ourse.

Georg Trakl


Les eaux nocturnes de l'enfance !


La Nuit du Chasseur de Laughton
Calme obscur de l'enfance

Sous des frênes verdoyants
Pâture la douceur d'un bleuâtre regard : repos d'or.
Le parfum des violettes ravit une âme obscure: épis qui
se balancent
Dans le soir, semence et ombre d'or de la mélancolie.
Le charpentier taille des poutres; dans la combe crépusculaire
Le moulin tourne; dans les feuilles du noisetier se galbe une bouche pourpre,
Virilité penchée rouge sur des eaux nocturnes.
Il est léger l'automne, l'esprit de la forêt; un nuage d'or
Suit le solitaire, l'ombre noire du descendant.
Déclin dans la chambre de pierre; sous de vieux cyprès
Les images nocturnes des larmes ont conflué en une source;
Œil d'or des origines, patience obscure de la fin.


Georg Trakl, Le chant de l'isolé 


dimanche 27 janvier 2013

Henri Bosco



L'éveil des eaux !


Quand j'ouvris les yeux l'aube se levait. D'abord je vis le ciel. Je ne vis que le ciel. Il était gris et mauve, et seul, sur un fil de nuage, très haut, un peu de rose apparaissait. Le vent 
tissait, plus haut encore, d'autres fils à travers un treillis léger de vapeurs; et, du côté de l'aube, une buée d'or pâle se levait lentement de la rivière. Un oiseau lança un appel, peut-être était-ce une bouscarle. Son cri hardi et coléreux éveilla le coassement discret d'une grenouille. Puis un vol de plumes mouillées froissa les touffes de roseaux et tout autour de notre barque le murmure confus des bêtes d'eau, encore invisibles, monta: tous les bruits, tous les soupirs, des mouvements furtifs, un clapotis, des gouttelettes, ce plongeon d'un rat effaré, là-bas cet oiseau vif qui s'éclabousse, le choc d'un éboulis, le glissement d'une sarcelle qui se faufile entre les joncs, un rauque appel, la rousserole, tout à coup, le sifflet du loriot, et déjà, sous un saule du rivage, le roucoulement de la tourterelle... J'écoutais. Par moments la brise de l'aube passait sur ce monde irréel, ces lieux uniquement sonores, et les plantes des eaux s'éveillant du silence, pliées par le souffle, bruissaient doucement. La barque ne remuait pas. Comme un flotteur de liège, elle paraissait si légère qu'à peine tenait-elle à l'eau... 



Stand by me de Rob Reiner

Henri Bosco, L'enfant et la rivière

Lionel-Edouard Martin,



L'Arbre de pluie s'étoile....

Je te salue grand arbre
après la pluie d’orage,
enfant nouveau, lavé
de parole et de cris :

la brise maternelle
t’apprendra d’autres langues
que ces remous d’argile
montés jusqu’à ta bouche

avec les mots des morts –
tout cela qui s’écoule
en rivière de boue
vers le plus bas des mers :

d’autres langues, solaires,
feuilles vastes et vertes
et qui tirent du ciel
leur source et leur lumière –

des langues angéliques
baptisées par le feu,
langues nouvelles, fruits
mûrs sans chute annoncée,

qu’éventeront les brises
aux gorges du feuillage
en respiration large
animée d’oiseaux tristes

de n’être pas des anges
investis de bleu tendre,
mais de simples oiseaux
miraculés de l’aube,

simples oiseaux mortels
sans langage absolu –
sans commune mesure
avec cette parole

dictée à voix de mère
au plus pur de l’arbuste,
hermétique à l’averse
et aux voix dans l’humus


The Tree of life de Malick
–– 2 —
De cet arbre, je ne sais pas le nom,
l’appeler de noms de chiens est inutile
– il ne vient pas, reste debout, vague immobile
dans l’instant de sa pétrifaction,

Fossile et plein de vie, plein de cette
voix des morts qui remonte avec la houille
jusqu’à la hampe des squelettes
ossifiés sur les branches bredouilles.

Ah, qu’un souffle y pose le gibier,
la bête sourde, aveugle, de la mort –
mes chiens iront, mes mots, humer
la trace noire des vieux corps.

–– 3 —
Crécelle est l’arbre sec
remueur de gousses dans la brise ;
la graine au sol attise les becs
des oiseaux affamés de cris.

Ce qu’ils prennent ? – cette envie
de grammaire et de vocabulaire ;
je peux bien leur offrir la croûte et la mie –
de l’os de seiche et du millet, qu’ont-ils à faire ?

C’est de parole d’arbres qu’ils ont faim,
de sève alourdie de voix mortes,
le blé mal éteint
n’incendie dans leur poitrine aucune aorte.

Cet arbre seul étonné de musique
leur donne à picorer le chant,
leur coule dans le cœur la portée mélodique
et la boucle du sang.

L’air tout chargé d’ailes
alors souffle sur les astres –
j’entends dire aux étoiles
une houle de phrases.



–– 4 —
Bien sûr on doit pouvoir entrer dans le tronc,
disputer à l’écureuil un peu d’espace,
aller sous l’écorce et le rond
chant des branches tourné dans l’air immense.

Rien de bien difficile, en fait, il suffit
de mourir : alors la chair de l’arbre
nous devient perméable et lie
notre absence à la nuit martelée d’orages.

–– 5 —
Heureux les mots qui ne pourrissent pas,
mes vieilles sont en noir dans la terre
leur parole est dans l’arbre et dans l’étoile
avec le feu de leurs paupières.

Leur regard bleu – moins océan que ciel –
nomme les choses d’ici-bas –
disant l’immatérielle
muette beauté du pas :

Non pas la marche mais l’absence
le terrible creux de mort,
le silence
des bouches tendues vers le dehors

Criant avec l’ageasse
pour recréer le monde
à leur image et ressemblance
comme à la vie est pareille l’amande.

Ô cri dans le noyau sans écorce
– disons nuit si la mort est obscure –
leurs mots bien vivants s’efforcent
d’ouvrir mes blessures :

Langage qui saigne à la proue, rouge-gorge
épanoui sur le cœur du vent –
j’entends parler dans le maïs et l’orge
mes très morts, mes très vivants.

Lionel-Edouard Martin, Le nom de l’arbre après la pluie 
(in Avènement des ponts, éd. Tarabuste)

Jack London


La solitude des eaux mortes....


Fargo des Frères Cohen



Une haute forêt de sapins, sombre et oppressante, disputait son lit au fleuve gelé. Dépouillés de leur linceul de neige par une récente tempête, les arbres se pressaient les uns contre les autres, noirs et menaçants dans la lumière blafarde du crépuscule. Le paysage morne, infiniment désolé, qui s'étendait jusqu'à l'horizon était au-delà de la tristesse humaine. Mais du fond de son effrayante solitude montait un grand rire silencieux, plus terrifiant que le désespoir -- le rire tragique du Sphinx, le rictus glacial de l'hiver, la joie mauvaise, féroce d'une puissance sans limites. Là, l'éternité, dans son immense et insaisissable sagesse, se moquait de la vie et de ses vains efforts. Là s'étendait le Wild, le Wild sauvage, gelé jusqu'aux entrailles, des terres du Grand Nord

Jack London.Croc-Blanc

Oscar V. de L. Milosz


Il faut vivre au-delà des eaux troubles....


Et surtout que...


The Faithful  Heart de Jean Epstein 


— Et surtout que Demain n’apprenne pas où je suis- 

Les bois, les bois sont pleins de baies noires —
Ta voix est comme un son de lune dans le vieux puits
Où l’écho, l’écho de juin vient boire.



Et que nul ne prononce mon nom là-bas, en rêve,
Les temps, les temps sont bien accomplis —
Comme un tout petit arbre souffrant de prime sève
Est ta blancheur en robe sans pli.

Et que les ronces se referment derrière nous,

Car j’ai peur, car j’ai peur du retour.
Les grandes fleurs blanches caressent tes doux genoux
Et l’ombre, et l’ombre est pâle d’amour.

Et ne dis pas à l’eau de la forêt qui je suis ;

Mon nom, mon nom est tellement mort.
Tes yeux ont la couleur des jeunes pluies,
Des jeunes pluies sur l’étang qui dort.

Et ne raconte rien au vent du vieux cimetière.

Il pourrait m’ordonner de le suivre.
Ta chevelure sent l’été, la lune et la terre.
Il faut vivre, vivre, rien que vivre.                                          Oscar V. de L. Milosz

samedi 26 janvier 2013

Franck Venaille.


Crucifiés des crues !


  1.  L'eau Toute l'eau L'eau encore elle L'eau de
    toujours suffira-t-elle cette eau à laver le

    marcheur de ses fautes ? Dans un calme propre-
    ment effrayant Le ciel et l'eau ne me dites pas

    qu'ils vont s'absorber ! Que l'un et l'autre vont
    copuler et, d'extase, se retourner, se vautrer, faire

    pleuvoir ! Tout est si calme On n'entend que les
    ...
    pas du marcheur à l'idée fixe : toute cette eau y
    parviendra-t-elle ?

    Du vaste paysage autrefois immergé 



    L'Etang tragique de Renoir


    S'élève une plainte dont nul ne connaît l'origine

    Exprime-t-elle ce que les hommes nomment : la
    Douleur ? Dit-elle ce, qu'à eux-mêmes, se cachent

    Les peupliers serrés comme autant de frères au-
    Tour de la dépouille du père Et qui geignent !

    Disant l'angoisse ancestrale des pays plats
    devant la montée de l'eau Ah ! Tous ces arbres

    Dressés à l'intérieur même du fleuve Que je ne
    sais pas voir mais dont je sens la solitude

    Tels les grands crucifiés à l'angle des plaines !"


    Franck Venaille. La descente de l'Escaut