mardi 12 février 2013

jacques Ancet

PORTRAIT D’UNE OMBRE



Il brille. Ou plus exactement, il miroite. On ne voit pas, on entrevoit, on ne voit pas. Une lueur, une presque voix. On est là au même endroit avec le chêne et la clôture, la montagne et le ciel. Très vite, on n’y est pas — on y est. Il dit ... On va comprendre. La lumière bouge. Le vent tombe. On va le voir.



— On voit, oui. Mais quoi ?
— Ce qu’on entend.
— Comment ça ?
— Des images dans l’oreille.
— Dans l’oreille ?
— Oui, là où parle la voix.
— Et que dit-elle ?
— Ce qu’on voit.


Sous la montagne, l’attraction de la nuit. Des racines sous l’arbre. Du vide sous l’espace. Sous les choses une force qui les rapproche, les serre. Un continu sans failles qui se referme. Et soudain, un souffle, une lueur, un rire. Ce pourrait être lui.

— On n’entend rien.
— C’est ce rien qui entend.
— Trop facile
— Trop difficile.
— Pourquoi ne pas se taire ?
— Se taire dit trop.


Il bouge dans ce qui bouge. Dans ce qui est immobile. Dans les feuillages balancés, dans le vert du pré. Dans l’éblouissement jaune du couchant. Dans les lunettes et dans la main, il passe, ne s’arrête pas. On a cru percevoir une ombre, mais c’est tout aussi bien une lueur ou même rien de ce qu’on peut dire. Mais c’est là. On s’arrête, on guette. Voilà la nuit dit une voix. On ne voit rien.




Dans l'Ombre, de Fabrice Mathieu



Longtemps on a cru que c’était une ombre mais à une ombre il faut un corps. Un monde aussi. Des pierres, des feuilles rouges, des rires, un saxo. Quelques pas, un éclat brusque, vitre ou visage. Un rien qui insiste, qui perce. On compte : un, deux, trois. Á quatre on a perdu. On dit : trop tard. On reste au bord.

— Au bord ?
— Au bord.
— De quoi ?
— Au bord, au bord.


On dit qu’il bouge, façon de parler — ou qu’il rit. Qu’il vient ou s’en va. Mais non. Il est là, simplement, il se cherche. Il entre dans le regard, la voix. On ne le voit pas. On ne le sent pas. Un instant on est lui. On saute par-dessus la clôture, on court. On lève les bras pour porter le ciel. On s’écroule. On n’est plus que soi.


C’est comme un sommeil. les yeux se ferment et on voit. Ça danse, ça gesticule. Une gerbe de couleurs, un rire en grelots.

— Écoute
— Oui ?
— Tu entends ?
— Oui.
— Il est là.
— Oui.

Une ombre sur les yeux ouverts.


Il a tous les visages. Il va et vient dans des couloirs, métros, gares, aéroports. Il passe des portes vitrées, feuillette des revues, rit au téléphone. Parfois, il disparaît sans crier gare. On croit voir sa forme dans la foule, son vide phosphorescent. On court. On crie. On fait hep ! hé ! On dit, mais où t’es-tu caché ? Dans les toilettes l’eau coule toujours du robinet, le séchoir souffle encore son air chaud. On se regarde dans le miroir désert.

On se dit que tous les jours on l’a perdu, que la brume et le temps l’ont effacé. Que le brouhaha a recouvert sa voix. Qu’il ne reste rien de son rire et sa pluie d’éclats étincelants. On se dit que c’est trop tard, toujours trop tard. La lumière laisse ses ombres et s’en va. On s’en va aussi, on ne sait plus où. Toutes les destinations reviennent à la pente étroite du même escalator noir. C’est là, au moment de descendre qu’on le voit monter. On se croise. Son visage est obscur, mais il sourit. Il montre du doigt quelque chose plus haut. Mais on descend, on s’enfonce. Quand on se retourne, on ne voit plus, au-dessus, que la bouche de lumière où il disparaît.

Jacques Ancet

RODENBACH CERCLE 12


                        CERCLE 12

Quand le miroir se glace, l'Ombre réapparait...


J'ai le droit de vivre de Fritz Lang

Les glaces sont les mélancoliques gardiennes

Les glaces sont les mélancoliques gardiennes
Des visages et des choses qui s'y sont vus ;
Mirage obéissant sans jamais un refus !
Mais le soir leur revient en crises quotidiennes ;
C'est une maladie en elles que le soir ;
Comment se prolonger un peu, comment surseoir
Au mal de perdre en soi les couleurs et les lignes ?
C'est le mal d'un canal où s'effacent des cygnes
Que l'ombre identifie avec celle de l'eau.
Mal grandissant de l'ombre élargie en halo
Qui lentement dénude, annihile les glaces.
Elles luttent pourtant ; elles voudraient surseoir
Et leur fluide éclat nie un moment le soir...

RODENBACH

Rodenbach

L'Ephémère du miroir...

Les miroirs, par les jours abrégés des décembres

Les miroirs, par les jours abrégés des décembres,
Songent-telles des eaux captives-dans les chambres,
Et leur mélancolie a pour causes lointaines
Tant de visages doux fanés dans ces fontaines
Qui s'y voyaient naguère, embellis du sourire !

Et voilà maintenant, quand soi-même on s'y mire,
Qu'on croit y retrouver l'une après l'autre et seules
Ces figures de soeurs défuntes et d'aïeules
Et qu'on croit, se penchant sur la claire surface,
Y baiser leurs fronts morts, demeurés dans la glace !

Vivement dimanche de Truffaut

Rodenbach

lundi 11 février 2013

William Faulkner

Le Miroir comme monologue intérieur....



Mais elle courait déjà quand je l’ai entendue. Elle courait dans le miroir avant que j’eusse pu savoir ce que c’était. Si vite, sa traîne relevée sur le bras, elle sortait du miroir comme un nuage, son voile ondulait avec de longs reflets, ses talons brillaient, rapides, de l’autre main elle retenait sa robe sur son épaule sortait en courant du miroir des parfums roses roses la voix qui soufflait sur l’Éden . Puis elle traversait la véranda je ne pouvais plus entendre ses talons puis dans le clair de lune comme un nuage, l’ombre flottante du voile qui, sur l’herbe, accourait vers le hurlement.

 William Faulkner . Le bruit et la fureur 


Répulsion de Polanski

  Il arrive parfois que, seul dans la pénombre d'une chambre vide, on croit, hypnotisé sous le vaste poids de l'incroyable et éternel  Était de l'homme, qu'en tournant légèrement la tête, on verra, du coin de l’œil, la courbe mouvante d'un membre, un reflet de crinoline, une manchette de dentelle, peut-être même un panache de cavalier – et, qui sait ? à condition du moins qu'on le désire avec assez d'intensité, le visage lui-même peut-être, trois siècles après son retour à la terre – les yeux, deux larmes gelées emplies d'arrogance, d'orgueil, de satiété, de connaissance et d'angoisse, de pressentiment de la mort, deux larmes qui disent non à la mort à travers douze générations, posant encore la même question sans réponse possible trois siècles après que ce qui les avait reflétées avait appris que la réponse n'a aucune importance ou – mieux encore – avait oublié la question – dans les profondeurs insondables, aux ténèbres de rêve, d'un vieux miroir qui a regardé trop de choses et pendant trop longtemps...William Faulkner, Requiem pour une nonne



Dillinger est mort de Ferrari


dimanche 10 février 2013

PIERRE REVERDY


Les " Vers" fantomatiques du miroir !

Cria Cuervos de C Saura


LE VENTRE SOURD

La faim bat sa conquête
Dans le gouffre pointu
L'homme qui perd la tête
Le globe suspendu
L'heure vibre dans les quartiers
Où toutes les vitres résonnent
Les rayons se sont dépliés
Et les roues s'abandonnent
Un grand reflet gris se promène
Tranquille à côté de la tour
L'ombre en ciment armé
Dans l'air creux de la cour
Elle coule et se penche au balcon
Contre le verre à l'oeil qui verse son effroi
Et l'enfant s'émerveille
Et la prend dans ses doigts
Sur la haie l'atmosphère sèche
Plissée aux boucles du soleil
Et contre le rempart
L'angle du tête-à-tête
Ferme la porte du sommeil.

PIERRE REVERDY

Barbey d'Aurevilly

La face sombre du Miroir !

  1. Mephisto d'Istvan Szabo 


Il s'appelait Rollon Langrune, et son nom, doublement normand, dira bien tout ce qu'il était, visiblement et invisiblement, à ceux qui ont le sentiment des analogies; qui comprennent, par exemple, que le dieu de la couleur s'appelle Rubens, et qui retrouvent dans la suavité corrégienne du nom de Mozart le souffle d'éther qui sort de la Flûte enchantée. Rollon Langrune avait la beauté âpre que nos rêveries peuvent supposer au pirate-duc qu'on lui avait donné pour patron, et cette beauté sévère passait presque pour de la laideur, sous les tentures en soie des salons de Paris, où le don de seconde vue de la beauté vraie n'existe pas plus qu'à la Chine! D'ailleurs il n'était plus jeune. Mais la force de la jeunesse avait comme de la peine à le quitter. Le soleil couchant d'une vie puissante jetait sa dernière flamme fauve à cette roche noire. Dispensez-moi de vous décrire minutieusement un homme chez qui le grandiose de l'ensemble tuait l'infiniment petit des détails, et dressez devant vous, par la pensée, le majestueux portrait du Poussin, le Nicolas normand : vous aurez une idée assez juste de ce Rollon Langrune. Seulement l'expression de son regard et celle de son attitude étaient moins sereines... Et qui eût pu s'en étonner? Quand le peintre des Andelys se peignait, il se regardait dans le clair miroir de sa gloire, étincelante devant lui, tandis que Rollon ne se voyait encore que dans le sombre miroir d'ébène de son obscurité. De rares connaisseurs auxquels il s'était révélé disaient qu'il y avait en lui un robuste génie de conteur et de poète, un de ces grands talents genuine qui renouvellent, d'une source inespérée, les littératures défaillantes -- mais il ne l'avait pas attesté, du moins au regard de la foule, dans une de ces oeuvres qui font taire les doutes menteurs ou les incrédulités de l'envie. Positif comme la forte race à laquelle il appartenait, ce rêveur, qui avait brassé les hommes, les méprisait, et le mépris l'avait dégoûté de la gloire. Il ne s'agenouillait point devant cette hostie qui n'est pas toujours consacrée et que rompent ou distribuent tant de sots qui en sont les prêtres! D'un autre côté, en vivant à Paris quelque temps, il avait appris bien vite ce que vaut cette autre parlote qu'on y intitule la Renommée, et il n'avait jamais quémandé le moindre obole de cette fausse monnaie à ceux qui la font. À le juger par l'air qu'il avait, ce n'était rien de moins que le Madallo du poème de Shelley, c'est-à-dire la plus superbe indifférence des hommes, appuyée à la certitude du génie...

Barbey d'Aurevilly, Un Prêtre marié

samedi 9 février 2013

Pascal Quignard



A proximité du miroir, la perte....


 Le peintre était occupé à peindre une table : un verre à moitié plein de vin rouge, un luth couché, un cahier de musique, une bourse de velours noir, des cartes à jouer dont la première était un valet de trèfle, un échiquier sur lequel étaient disposés un vase avec trois œillets et un miroir octogonal appuyé contre le mur de l'atelier.
     "Tout ce que la mort ôtera est dans sa nuit," souffla Sainte Colombe dans l'oreille de son élève. " Ce sont tous les plaisirs du monde qui se retirent en nous disant adieu.

Le Mépris de Godard
Pascal Quignard, Tous les matins du monde.