jeudi 17 janvier 2013



Fouiller les ombres........


Le secret derrière la porte de F Lang


Bouts d’hommes, bouts de femmes, les tristes complices,
Épandent aujourd’hui, bleues, rouges, des fleurettes
Sur leurs caveaux, qui timidement s’éclaircissent.
Ils sont devant la mort de pauvres marionnettes.

Oh, qu’ils semblent ici humbles et angoissés,
Tels des ombres, debout, masqués de noirs buissons !
Dans le vent automnal pleure qui n’est pas né,
On voit aussi des feux partir en déraison.

Les soupirs des amants vont dans les frondaisons
Et tout là-bas pourrit la mère avec l’enfant
La ronde des vivants paraît une illusion,
Diffuse étonnamment dans le soir et le vent.

Tetro de Coppola

Si confuse est leur vie, tourmentée d’émotions !
Dieu, pitié pour la femme en son cruel désastre
Et pour ce désespoir plein de lamentations.
Des esseulés sans mots errent en salle d’astres.

Traduction originale, due à Lionel-Édouard Martin 

Georg Trakl (1887 – 1914) : Toussaint / Allerseelen (in Poésies complètes)




A un geste de la Mort, toujours !


Way Down East de D W Griffith
À moi-même mystère.
Dans les rues du matin
sa joie sautillante, inaperçue des passants préoccupés.
Elle était l’éblouissement trouble de ce court fragment de liberté.

Poussière grise de la lumière de ce jour de pluie.
Le feu végète dans la cheminée.
La maison est un peu froide.
Il se pourrait que, dans ce cocon paralysé, nul d’entre nous n’existât réellement ; jamais n’eût existé.
En de tels jours d’enrobement narcotique, peut-être notre sensibilité est-elle conviée à imaginer celui des morts ?
C’est dimanche.

Venise — pétrifiée
fille du délaissement.
Elle était enfouie sous le duvet laiteux des fourrures, un immobile sourire dans les yeux.
Ruelles griffonnées où nous marchions seuls.
— Je me sens plus hautaine que la ville.
Premiers flocons d’une petite neige.

Qu’est-ce que comprendre ?
S’inverser.

Margelle de la nuit.
Avec ton clair visage, tes caressantes lèvres, ton pur regard, tes gestes gais de menteuse.
Mouvement sur le sol à peine perceptible, d’une apitoyante, émouvante lenteur ; maladresse dans une direction qui s’ignore, soudain se contrarie, se reprend, se reperd, s’obstine à se perdre, à se reprendre — sur le sol hostile, mouvement qui est imitation, parodie, essai ivre, toutefois persistant.
Infinitésimal signe de vie — qui lutte, obéit à sa pensée, à son vouloir, tente d’obtenir - quoi ? de vivre.
Un brusque déplacement, et c’est la mort.
Notre mort — qui est ce déplacement.


Louis Calaferte, Le Sang violet de l’améthyste, © Éditions Gallimard, 1998.
Repris sur le magnifique Blog poétique Enjambées Fauves, merci à Valérie.

mardi 15 janvier 2013


L'Aurore de Murnau
L'Aube a ses illusions !
  • Il n'y avait personne. Ses mots faisaient long feu. Comme une fusée dont les étincelles, après avoir tracé leur route dans la nuit, cèdent devant elle, et que l'obscurité descend, coulant sur les silhouettes des maisons et des tours ; les flancs des collines désolées s'estompent et s'affaissent. Mais même après la disparition des choses, la nuit en reste pleine ; vidées de leur couleur, privées de leurs fenêtres, elles existent avec plus de poids, exprimant ce que la franche lumière du jour ne parvient pas à transmettre - la confusion et l'incertitude des choses regroupées là dans l'obscurité ; blotties les unes contre les autres dans l'obscurité ; dénuées du soulagement qu'apporte l'aube quand elle baigne les murs de blanc et de gris, souligne chaque fenêtre, soulève la brume des prés, dévoile les vaches rouge-pie qui paissent tranquillement, et qu'une nouvelle fois tout s'offre aux yeux ; tout existe à nouveau.

    Mrs Dalloway de Virginia Woolf




Poussière Tu es ...


  • Sous le sable, Ozon


    Marcher
    Pierre et poussière du chemin,
    homme désagrégé, homme comblé
    tout entier dans cette image de son sang,
    de son avenir de silence ;
    lente et lourde pierre poussiéreuse
    qui dévale le sang abrupt,
    long cri se délivrant
    de l’étouffant tableau de calme inaccessible



    le corps soudain se connaît cible,
    se fait violence
    à portée de la masse obscure
    qui l’étreint.


    L’avenir en loque

    Toujours les choses se dérobent et laissent
    le regard errer sur cette nappe de clarté
    dont la douceur n’est que l’approche de la pierre
    pour de violentes noces imparfaites.
    Et l’entaille demain à la mesure du corps entier,
    de quel cri s’éveillera le chemin ?

    Sous les paupières d’amande
    glisse le fruit des larmes évaporées, 
    dur sommeil, long soleil de la besace des
     pauvres.


    Jourdan, Le bonjour et l'adieu.



Epouser la Lumière du Vide.....



The  Tree of Life de Terrence Malick


Nuit
Lignes brisées
Nuit des tambours et des fièvres
dans l’alcool des rues et des villes sordides
jusqu’à l’aube
lorsque les ponts se brisent
quand tout n’est plus qu’absence et destruction
douleurs,fatigues, échecs
l’ombre dévore le nom
le corps et l’âme se pulvérisent.
Nuit
quand l’amour remonte le temps
et récite ses syllabes sacrées
quand nous marchons sur des couronnes rouillées
vaincus par la nécessité
du labeur qui défigure...
Nuit. Adieu...

Se rapprocher de l’abîme, de la putréfaction, du marasme
comme une conscience dévastée
enfermé dans le labyrinthe.
S’avancer les mains clouées aux linteaux de chaque porte
en piétinant la pourriture.
Accéder au chaos
pénétrer dans le calme, le déferlement lointain et régulier
des fleuves.
Offrir l’aurore engloutie devant des éclats de vitre
Être transfixé au sein des mille-voiles.
Apparaître dans le blanc d’une pensée
vécue au monde autre
se croiser d’un rêve et rendre à l’espace
la terre lunaire terminale.
S’échapper des mouroirs, monter dans la lumière
traverser les espèces
& vivre face au vide, face à l’Inconnu
qui va naître...

Didier Manyach, extrait d'Impacts de Foudre.

Extrait d'Impact de foudre

lundi 14 janvier 2013

De la disgrâce ?

 Lamento
.
Mes mortes sont couchées dans des tombeaux ouverts
Sans histoire sous les pluies glacées de mes vivantes
Sont blessées par mes yeux et mes noirs souvenirs
Je songe en gémissant à ces poils de son âme
Qui noirs étaient beaux comme l’encre de Chine
Au temps des cerises

Qui roux parfumaient le silence sans honte
Et m’accablaient de faute et de froideur
Et combien j’étais triste à la terrible chambre
A ses mains mais je confonds les mains
Les grandes mains bleutées promises au sommeil
Et les nattes coupées

Sous le Soleil de Satan, Pialat
Et combien dans les rites d’infidélité
S’accomplissait le sein de ma fidélité
Et quel égarement prenait tout ce labeur
Absolu ! Saint des seins
Saint des saints retourne à ta haute nature
Car j’arrive là-bas vers le tombeau ouvert. 

Pierre Jean Jouve , Kyrie  

Mourir avant l'heure !

 Il quittait le lit, s'approchait de la fenêtre, regardait la rue, une rue vulgaire, laide, silencieuse, mesquinement éclairée, puis allait dans la cuisine, mettait de l'eau à bouillir et se faisait du café, et parfois, pendant qu'il buvait du café chaud et sans sucre, un café merdique, il allumait la télé et se mettait à regarder des émissions nocturnes qui arrivaient des quatre coins cardinaux du désert, à cette heure-là il captait des chaînes mexicaines et nord-américaines, des chaînes de handicapés déments qui chevauchaient sous les étoiles, se saluaient avec des paroles incompréhensibles, en espagnol, en anglais ou en spenglish, mais toutes incompréhensibles, ces foutues paroles, et alors Juan de Dios Martinez posait sa tasse de café sur la table, se couvrait la tête de ses mains, et un hululement faible mais distinct s'échappait de ses lèvres, comme s'il pleurait ou luttait pour pleurer, mais lorsque finalement il retirait ses mains il n'y avait, éclairée par l'écran de la télé, que sa vieille gueule, sa vieille peau stérile et sèche, sans la moindre trace de larme.  

L'Homme sans passé, Kaurismaki
Roberto Bolaño, 2666